dimanche 10 juillet 2016

ÊTRE MAMAN, ÇA S'APPREND!


C'était le 4 juillet dernier. Félixe nous a fait un de ses nombreux spectacles de danse, de chant et d'acrobaties pendant que son papa Dominic et sa petite soeur Blanche, avec « son bébé » sont un public charmé et attentif. 


Le lendemain, 5 juillet, Blanche prend une pause dans les bras de sa maman, Isabelle, mais même si elle est très fatiguée, elle n'abandonne jamais « son bébé »!



Là, c'est le 7 juillet, notre anniversaire à toutes les deux. On dirait que « son bébé » est greffé à son bras gauche! 


Encore là, avec « son bébé » qui ne la quitte pas, on peut quasiment dire que je suis déjà une arrière grand-mère!


Hier après-midi, après sa sieste, Blanche avait sa collation préférée, des bleuets, et elle en offrait régulièrement à « son bébé ». 

ÊTRE MAMAN, ÇA S'APPREND!

Je vais vous confier un secret... Avant d'être maman, j'avais peur de ne jamais devenir une bonne maman. D'ailleurs, ma mère m'a souvent raconté que toute petite, je ne jouais pas avec des poupées. Je m'intéressais à plein de choses mais pas aux poupées, sauf une peut-être, à laquelle j'accordais parfois un peu d'attention, une poupée noire. Ce choix de vie de mettre des enfants au monde, d'en prendre soin, de les aimer, de les aider à grandir, d'en faire des êtres capables d'aimer et d'être aimé, me semblait une responsabilité bien trop grande pour que je fasse ce choix qui n'allait pas de soi tant que ça pour moi, même si j'étais très en amour et que j'ai toujours aimé les enfants. 

J'ai eu beau réfléchir longtemps à la maternité puisque cela ne s'est produit qu'après 9 ans d'attente et d'espérance. Tous les examens s'étant avérés non concluants à la clinique de planification des naissances, on voyait bien que la médecine n'arrivait pas à expliquer pourquoi nous étions incapables de concevoir. À chaque fois que j'allais à cette clinique, et Dieu sait qu'on y va souvent, surtout quand certains examens doivent être recommencés plusieurs fois, dans la salle d'attente, les autres femmes m'abordaient spontanément en croyant que j'étais là moi aussi pour une interruption de grossesse. 

Je les laissais penser ainsi. Je ne cherchais pas à rétablir les faits. Il me semblait que dans un moment pareil, elles n'avaient pas besoin d'entendre que de concevoir un enfant pouvait être si ardu, au cas où elles remettraient en question cette difficile décision qu'elles avaient prise contre leur gré et, la plupart du temps, avec un sentiment de culpabilité qu'elles supportaient toutes seules.

Comme je ne parlais pas de moi, je recevais beaucoup de confidences de celles qui vivaient un moment de grande fragilité dans leur vie. Vous savez qu'on se confie plus facilement à des étrangers qu'à nos proches... J'ai toujours eu beaucoup de respect, d'empathie et de compréhension pour celles qui faisaient un choix différent du mien. Au fond, nous étions si proches dans notre façon de voir la maternité comme quelque chose qu'il ne fallait pas prendre à la légère. Avoir un enfant, si c'est ce qu'on veut vraiment, ça peut être la plus belle expérience de vie au monde. C'est mon cas. Mais avoir un enfant au mauvais moment, dans des conditions difficiles, pour les mauvaises raisons ou avec un piètre partenaire, ça peut avoir pour effet de rendre cet enfant malheureux ou carencé du point de vue affectif. Il n'y a pas de chance à prendre et c'est par amour pour les enfants que j'ai toujours été, que je suis encore et que je serai toujours pour le libre choix. 

Pendant ce temps-là, les années passaient, j'avançais dans la vingtaine et nous avions fait une demande d'adoption à l'international qui était en cours de cheminement lorsque le miracle s'est produit. J'étais enceinte! Tout au long de cette grossesse psychologique qu'est une demande d'adoption et l'attente qui s'en suit, je me disais que j'avais eu beaucoup d'intuition, enfant, quand j'avais eu un coup de coeur pour cette poupée noire parce que c'était peut-être mon destin d'accueillir un enfant venu d'ailleurs pour en faire le nôtre. Les autorités responsables de l'évaluation psychosociale des adoptants, à l'annonce de mon test de grossesse positif, ont fermé notre dossier d'adoption parce que la loi le voulait ainsi à l'époque  mais ils m'avaient assuré que si je ne menais pas ma grossesse à terme, ils allaient réactiver notre dossier d'adoption aussitôt, sans devoir passer à travers les procédures administratives qui prennent tant de temps.

Et puis, vous connaissez la suite, au bout d'une grossesse difficile et de plusieurs séjours à l'hôpital, j'ai accouché à terme d'une belle petite fille en santé à l'âge de 29 ans. C'est l'âge qu'a ma fille aujourd'hui...

À l'instant où elle est née, j'ai cessé de douter, ou plutôt je suis devenue plus forte que mes doutes, comme si j'étais venue au monde moi-même en même temps qu'elle. Je me suis fait confiance. La maternité est la plus belle aventure humaine qui me soit arrivée et j'en vis toujours de grands bonheurs qui sont multipliés par trois avec la présence de mes deux petites-filles. 

Je viens d'avoir 59 ans. Je fais des bilans et des constats. Comme maman et comme mamie, tout ce que je peux dire, c'est que j'ai fait de mon mieux avec tout ce que je suis et tout ce que je crois. Quand je vois ma fille et mes deux petites-filles interagir entre elles, avec moi, avec les autres et dans leur univers où elles s'épanouissent, j'aime croire qu'elles sont un miroir qui  reflète ce que j'avais en dedans de moi, qui ne paraissait pas, que j'ignorais aussi mais qui ne demandait qu'à vivre.


jeudi 23 juin 2016

SPECTACLES DE FIN D'ANNÉE


On pourrait penser qu'il s'agit de ma petite-fille, Félixe, tellement la ressemblance est frappante avec sa mère, ma fille Isabelle, à l'âge de 8 ans, en 1994, au moment du lancement de son livre, Rêveries d'enfant pour adultes, un recueil de ses textes qui avait été publié aux éditions D'ici et d'ailleurs. À l'époque, son père et moi, avons assisté à tellement de spectacles d'enfants, à l'école et ailleurs, puisque notre fille s'investissait corps et âme chaque fois qu'il était question de la scène, en musique, théâtre, littérature, danse, animation et humour. 


Cette même petite Isabelle, devenue grande et même deux fois maman, continue de s'impliquer culturellement chaque fois qu'elle en a l'occasion, et elle reconnaît bien chez sa plus vieille le même engouement pour tout ce qui touche à la scène et aux spectacles. Ici, fin mai dernier, mère et fille réunies sur la scène de l'Agora des arts, nous offraient un conte chanté, dans le cadre du Festival des guitares du monde. Nous continuons toujours,  comme parents et grands-parents, à assister à tous les spectacles. 


Le spectacle terminé, elles sont sur l'adrénaline pour un bon bout de temps et on aime à les accompagner le temps qu'elles se déposent en douceur. 


Notre tradition familiale veut qu'on leur paye la crème glacée après le show!


Quelques semaines plus tard avait lieu le spectacle de l'école à Félixe où elle interprétait une pièce au violon. Je n'ai pas pris de photo du spectacle mais on n'a pas manqué à notre tradition familiale après le show. Même Mamie s'en est payé une parce que c'est bien meilleur quand on ???? Partage!

Papi non plus n'a pas pu résister à la tradition de la crème glacée!


Deux jours plus tard, c'était le spectacle des élèves en musique de son école. Le prof de musique est tout simplement génial, il a su monter un show qui était enlevant du début à la fin. 


Notre tradition d'après spectacle s'est enrichie encore : Ce sont les autres grands-parents de la petite (Guy et Nicole sont nos grands amis) qui avaient prévu le coup en nous invitant chez eux après le show, et ils avaient pris soin d'acheter beaucoup de sortes différentes de crème glacée!


Même Blanche, surnommée « Ti-clown », était venue applaudir sa grande sœur. Après le spectacle, c'est elle qui n'en finissait plus de faire toutes sortes de sparages pour nous faire rire et se faire dire Bravo. Elle exigeait ses applaudissements elle aussi!   



SPECTACLES DE FIN D'ANNÉE

Vous souvenez-vous des spectacles de fin d'année à votre école? Pour moi, ils font partie de mes plus beaux souvenirs d'enfance. On s'organisait des mois à l'avance et plus la fin de l'année scolaire approchait, plus on avait des répétitions, plus notre participation formait un ensemble cohérent et plus on avait hâte de monter sur la scène pour livrer le spectacle d'une chanson, une pièce de théâtre, un show d'humour, une danse ou quoi que ce soit qui nous vaudrait les applaudissements d'une salle qu'on avait conquise de toute notre créativité et notre esprit d'équipe! Dans ces moments-là, j'étais partout et j'étais heureuse. À cette époque, si on était chanceux, on avait l'un de nos deux parents qui s'était déplacé pour l'occasion. 

J'ai eu la chance de revivre tout cela par procuration lorsque notre fille était enfant. Je me reconnaissais tellement dans ces bonheurs qu'elle vivait à préparer ces spectacles, les livrer à un public qui ne demandait pas mieux que d'être fier d'eux et de les applaudir. Dans les années 90, la plupart du temps, les deux parents venaient applaudir leurs enfants aux spectacles de fin d'année de l'école. 

Aujourd'hui, quand les enfants font un concert ou un spectacle de fin d'année, les gymnases de nos écoles ne sont plus suffisants. On loue des salles qui sont pleines à craquer, il y a du monde debout partout, on filme, on prend des photos, on applaudit en leur faisant des ovations debout, on demande des rappels et j'en ai même vu qui offraient des fleurs, à ces artistes en herbe! 

Il y a foule maintenant à ces spectacles. Qui y assiste? Pour chaque enfant, il y a la maman et son conjoint, le papa et sa conjointe, dans le cas des parents séparés. On ajoute les petits et grands frères et soeurs, les grands-parents des deux bords, la gardienne et ça va jusqu'aux parrains et marraines! Ça dit beaucoup sur notre époque et l'amour qu'on porte à nos tout petits, je trouve. 

Et moi, en tant que mamie, je vis encore avec autant d'enthousiasme et de fierté ces véritables fêtes qui viennent marquer la fin des classes et le début des vacances. 

En ce 23 juin, veille de la Fête nationale des Québécois, je souhaite à tous les enfants ainsi qu'aux enseignants qui les aiment et les encadrent d'une merveilleuse façon depuis septembre, un été ensoleillé et riche de mille découvertes.

Avec une crème glacée de temps en temps!

DERNIÈRE HEURE


Jeudi 23 juin, en 5 à 7, au Café-Bar l'Abstracto, à l'occasion de la Fête nationale des Québécois, les trois comédiens, Alexandre Castonguay, Isabelle Rivest et Étienne Jacques viennent de nous offrir une prestation à la fois intense, drôle, réaliste et touchante du très percutant texte La Déroute, de Dominique Champagne, qui avait été créé dans le cadre du Cabaret poétique Tout ça m'assassine, à l'automne 2011, à la Place des arts, à Montréal.

On a réfléchi, on a eu les yeux dans l'eau, on a ri, on a chanté, on a été émus et on s'est souvenu qu'on était... quelque chose comme... un grand peuple... qui ne demandait qu'à vivre... quitte à renaître.

vendredi 3 juin 2016

LA FIN D'UNE ÉPOQUE


Coucher de soleil sur la mer, au phare de l'Étang-du-Nord, Iles de la Madeleine. 

LA FIN D'UNE ÉPOQUE

Il arrive parfois que les événements de nos vies s'enchaînent l'un à la suite de l'autre de façon à ce qu'on ne puisse faire autrement que de chercher un sens à tout cela. 

Dernièrement, j'ai beaucoup côtoyé la mort. Et la fin de vie. Curieusement, je me sens plutôt sereine, aimante comme jamais, reconnaissante à la vie et remplie de gratitude pour ce qui était la fin d'une époque pour plusieurs personnes que j'aime profondément. Et que j'aimerai toujours. 

Tout d'abord, il y a eu Paulo et ensuite, Évé. Les deux meilleurs amis de mon père. Et aussi des voisins, de la parenté proche, de la parenté choisie qui nous accompagne depuis toujours. Ces hommes-là étaient des phares, comme mon père en était un également. Ils sont venus des Îles jusqu'en Abitibi sur le même bateau nous inventer ici un paradis à la mesure de nos rêves. 

J'aimerais vous parler de Paulo. Un homme sage, bon, généreux, accueillant, d'un jugement sûr, qui savait se faire aimer de tous, aimant la vie par-dessus tout. Dès notre arrivée à Rouyn-Noranda, j'étais rassurée qu'ils étaient nos voisins d'en face. Cette famille ressemblait à la nôtre, nos parents étaient de grands amis et nous aussi les enfants, on a grandi ensemble. Pas un seul Madelinot ne passait en ville sans s'arrêter chez nous ou chez eux, on faisait  de la musique dans toutes nos rencontres et quand nos parents se faisaient venir des Îles du homard frais, du hareng boucané ou tout autre produit de la mer, nous, les enfants, étions trop heureux qu'ils nous donnent quelques dollars pour qu'on aille tous ensemble manger « Chez Morasse » parce qu'on levait le nez, dans ce temps-là, sur ce qui faisait les délices de nos parents On finissait toujours par festoyer ensemble après le souper, dans les rires, la bonne humeur et la musique. Nos liens étaient tissés serré. On était du même sang, on avait de l'eau salée dans nos veines, ça se voyait et ça s'entendait. 

Quand Paulo a été admis à la Maison des soins palliatifs à la mi-mai, j'ai eu mal. J'étais branchée sur eux par le coeur. Je savais que sa femme, ses enfants, mes amis de toujours, n'allaient plus le quitter une minute, ses petits-enfants aussi. Ils allaient vivre avec lui ses derniers moments, il y aurait du beau, du bon, du  triste, de l'amour tout plein et probablement des chansons aussi. Pour avoir vécu cette période au chevet de mon père il y a 11 ans, je me souviens que dans ces moments-là, on ne dort plus, on ne mange plus, on est ailleurs, on a trop de choses à vivre et on ne veut pas passer à côté.

Me sentant impuissante, tout à la fois avec eux et loin d'eux, je me suis mise aux fourneaux et j'ai préparé un repas complet pour au moins 12 personnes. Je l'ai assaisonné de tout l'amour que je pouvais y mettre, en pensant à tous nos souvenirs, ces bons moments partagés au cours de nos vies où l'on ne s'est jamais perdus de vue. Je ne voulais pas déranger la famille, donc j'ai été porter ce repas chez Milène, la petite-fille de Paulo, la fille de nos grands amis qui veillaient leur père. Je savais qu'elle irait le soir même elle aussi rejoindre les autres de sa famille. C'était le jeudi à l'heure du souper. 

Dix minutes plus tard, j'avais un appel téléphonique de l'une d'entre eux. « Viens nous rejoindre à la Maison des soins palliatifs, on est tous ensemble, Paulo a toujours sa conscience, il ne souffre pas mais à cause de la médication, il dort beaucoup alors si tu fais vite, tu pourras le voir, lui parler, il serait content de te voir ». 

Je n'ai pas résisté à pareille invitation. Je ne me souviens pas d'avoir conduit ma voiture entre chez nous et la Maison des soins palliatifs, tellement j'étais comme une automate. Je suis entrée là comme on entre dans une église, avec respect et recueillement. Toute la famille est venue m'accueillir avec des câlins et des sourires. Paulo était dans son lit, rayonnant d'une grande sérénité lui aussi, comme tous les siens, les yeux mi-clos. 

Ils ont dit : « Paulo, c'est Francine! ». Ils m'ont fait signe de m'approcher de lui, de m'asseoir sur la chaise près du lit, à sa tête. Je lui ai touché l'épaule, le bras, la main. Il m'a souri comme à son habitude mais son sourire était plus large et généreux il me semble. Il m'a tendu sa joue, par deux fois. Je l'ai embrassé doucement les deux fois. Il a ouvert très grand ses yeux la deuxième fois. On a échangé un regard très profond, jusqu'au fond de l'âme. Il voulait me dire quelque chose, il était si faible. Il a articulé deux syllabes seulement mais je ne les oublierai jamais parce qu'elles étaient imprégnées d'un sourire et d'un regard : MER-CI. 

Les moments de silence et les échanges de regards qui ont suivi m'ont semblé être chargés d'éternité...

Puis, l'infirmière est venue, c'était le moment de lui faire ses soins de confort. Nous sommes tous sortis de la chambre comme si on marchait sur des nuages. On est tous allés dehors, sur la grande terrasse, face au lac. On était assis tous en rond, incapables de se quitter. Le soleil couchant nous enveloppait d'une douce lumière dorée, tout était calme et beau. On était portés par quelque chose de fort, de très puissant. Je dirais que c'était de l'amour, d'une sorte d'amour très nourrissant. On ne pleurait pas, on souriait. On a parlé de Paulo, bien sûr, de tout ce qui allait nous manquer chez lui, de ce qu'on avait reçu, qu'on allait essayer de garder vivant dans nos coeurs et nos mémoires.  

On m'a raconté que le repas que j'avais préparé, ils l'ont mangé au souper du vendredi soir, tous autour de la grande table devant la porte ouverte de la chambre où Paulo était alité. Chacun son tour, ils se relayaient à son chevet et retournaient à la table. Il y en avait pour bien plus que 12 personnes paraît-il. Il est même resté deux portions du gâteau au rhum qu'ils ont offert aux infirmières du quart de soir. 

Paulo est décédé quelques heures plus tard, entouré comme il l'a toujours été. Ses enfants sont venus prendre un café chez nous le lundi après-midi après avoir préparé tout ce qu'ils voulaient pour la suite des choses. Ils m'ont demandé de faire une lecture pendant le service qui aurait lieu le mercredi mais c'était un prétexte pour se revoir, je crois. Parce que cet après-midi là, tous ensemble, on a retrouvé ce qui nous avait toujours unis, une complicité, une parenté, des rires, des chansons et des souvenirs de tout ce qu'on a vécu ensemble. On a partagé les derniers moments de vie de Paulo.

Au salon funéraire, le mardi, et lors du service à l'église, le mercredi, j'ai vécu plein de choses, j'ai revu des gens que j'aime, je n'ai jamais autant reçu et autant vécu intensément que pendant cette période un peu hors du temps et de l'espace.

Deux jours plus tard, c'était Évé qui quittait ce monde. Un autre phare qui brillera dans la nuit. Une autre vie si bien remplie qui se termine dans l'amour et la sérénité. Si je ne l'ai pas vécu de la même façon tout à fait, il s'agissait encore d'une autre famille qui est tricotée à la mienne, et ce sont d'autres moments que je n'oublierai pas, une autre fin d'une époque. 

Je vais plus souvent qu'avant dans les salons funéraires et les services religieux à l'église. À travers les hommages qu'on rend à ces véritables phares, ce sont toutes les valeurs qui me sont chères que je reconnais, comme mon héritage, celui que je tente de transmettre à mon tour.

C'est le propre des gens de mon âge de fréquenter ces lieux où l'on côtoie la mort. J'y vais souvent pour la génération qui me précède mais j'y vais aussi de plus en plus pour des gens de ma génération, parents et amis. En quelque sorte, j'apprivoise la mort mais je me familiarise aussi avec la fin de vie et je viens de trouver un sens à tout cela : oui, c'est possible et même souhaitable d'être serein face à la mort, quand il y a plein de vie dedans. 

Je l'avais écrit et dit à l'église sans larme et avec le sourire lors du décès de mon père et j'en suis convaincue plus que jamais : « Nos vrais héros ne meurent jamais tout à fait » et aujourd'hui, j'ajoute « parce qu'ils ont tant semé et que c'est nous qui en récoltons les fruits ». 

lundi 23 mai 2016

D'AMOUR ET D'EAU FRAÎCHE

Si vous me lisez ici depuis un moment, vous savez déjà que Crocodile Dundee et moi, on s'est connus en 8e année, ce qu'on appelle aujourd'hui le Secondaire 1. Nous étions voisins de pupitre et probablement parce que les profs voulaient nous avoir à l'oeil, ils nous avaient placés en avant de la classe. Nous étions les deux « nouveaux », les autres avaient fait tout leur primaire ensemble. Sa famille arrivait de Ville-Marie au Témiscamingue et la mienne,  de Matagami, au Nord-du-Québec. L'amitié et la complicité furent instantanées, pour lui comme pour moi, dès 1970.

Pendant toute notre adolescence, on se croisait partout, à l'école comme ailleurs, on habitait le même quartier, on avait les mêmes amis, et chacun poursuivait sa route. Et puis un jour... mais ça, je vous l'ai déjà raconté, on a eu comme un genre de... révélation. On était amoureux! C'était le soir du 14 août 1976. On s'est mariés le 20 mai 1978. 

En fin de semaine, on célébrait donc 38 ans de mariage. Ici, le mot célébration prend un sens très très très large, vous allez voir... 


Vendredi matin, journée pédagogique à son école, Félixe avait son petit baluchon tout prêt pour nous accompagner à Rapide Deux comme elle en rêvait depuis des semaines. 


Nous deux, on était tellement contents aussi de pouvoir passer cette journée du 20 mai avec elle, en attendant que le reste de la petite famille vienne nous rejoindre samedi matin et qu'on célèbre à notre façon cet anniversaire tous ensemble. 


Plutôt qu'un repas gastronomique en tête à tête dans un grand restaurant, nos provisions étant encore congelées dans la glacière à ce moment-là, on a dû se régaler de grilled cheese au dîner mais on était full heureux quand même. 

On avait tellement d'activités à faire là-bas, à commencer par le tir à l'arc que Félixe aime de plus en plus elle aussi. 


Elle a une très bonne technique qu'elle pratique aussi souvent qu'elle le peut, ça veut dire « pas en ville ». Ce sont ses deux grands-pères qui lui apprennent les rudiments du « métier » d'archer. Je tire aussi à l'arc pour m'amuser mais je ne voudrais pas lui passer mes mauvais plis. 


Nourrir les pies avec les restes de pain, c'est un classique à Rapide Deux. Et dire que les premières fois qu'elle l'a fait, elle n'avait que 6 mois... 


Le coucher de soleil était magnifique sur la rivière pour notre anniversaire. On a vu un castor, un rat musqué, des canards, on a entendu les huards. Tout était calme.  La nature s'est faite généreuse comme à l'accoutumée. 


Le lendemain matin, on avait rendez-vous au quai de la marina à 9 h 30. Pour Blanche, c'était sa première visite à Rapide Deux à la belle saison. Elle est déjà venue l'hiver dernier, pendant la semaine de relâche. 


Retrouvailles père-fille après seulement 24 heures de séparation! 


Dix minutes en bateau et nous voilà tous les six réunis au p'tit château. 


Blanche n'apprécie pas particulièrement le bateau, ce sera quelque chose à apprivoiser avec le temps. Elle ne dit rien, ne pleure pas, ne crie pas mais elle fait ses yeux pas rassurés du tout et ne veut pas sourire. Elle cale la palette de sa casquette sur ses yeux avec conviction. On la lui remonte pour dégager son regard bleu... Elle la recale aussi vite sur ses yeux, elle aime mieux « ne pas voir ça »! Blanche, c'est notre ti-clown, celle qui nous fait rire tout le temps. Elle retrouve vite sa bonne humeur habituelle lorsqu'on débarque du bateau, qu'on lui enlève sa veste de sauvetage et sa casquette!


Notre plus beau cadeau d'anniversaire, ce sont ces zamours-là. On a de la chance de les avoir si proches de nous, si proches entre eux. 


Un petit bisou pour sceller tout ça. 


Si le projet de l'été dernier, c'était de construire un radeau, cet été, on remet ça avec la réalisation d'un tee-pee selon la méthode ancestrale de nos amis les Algonquins. Blanche est dispensée de sa participation aux travaux, trop absorbée à découvrir l'environnement de la forêt et surtout la douceur de la petite mousse verte qui la fascine.


La simplicité, c'est bien beau mais ça a ses limites. On a toujours bien pris un verre de rouge pour célébrer l'occasion lors du souper de samedi. 

D'AMOUR ET D'EAU FRAÎCHE

L'un de mes amis, voyant ces photos de la fin de semaine, m'a demandé : « Avec tout ce qui est éphémère dans nos vies, dites-nous quelle est votre recette pour l'amour qui dure, et même, écrivez un livre là-dessus! ». 

Il est hors de question d'écrire un livre de recette, ce serait tellement prétentieux. 

D'abord, il n'y a pas de recette. Et s'il y en avait une, elle ne serait efficace que pour nous.  

Et si nous écrivions un tel livre, qui c'est qui le lirait, dites-moi!

Non, sincèrement, je crois que nous avons eu de la chance. 

D'abord, de nous connaître. Que nos familles soient déménagées en même temps à Rouyn-Noranda et que la première lettre de nos noms de famille soit assez proche pour qu'on nous place dans la même classe plutôt que dans l'une des 5 autres. Disons que c'était le destin.

Et si plutôt que d'être voisins de pupitre, amis et complices, on était devenus amoureux tout de suite, à 13 ans et à 14 ans? Catastrophe! Ce n'était pas le bon moment, nous avions d'autres choses à vivre, chacun de notre côté, à cet âge-là. Même si c'était pour mieux se les raconter et en jaser pendant des heures quand on se commandait un chicken fried rice à deux, au Cordon Bleu, dans nos fins de soirées! On le savait pas encore mais on était tellement amoureux. Nos amis s'en doutaient mais pas nous. 

Je ne saurais même pas dire si au fil de ces 40 années ensemble, ce sont les épreuves qu'on a vécues ou les meilleurs moments qui ont cimenté le plus notre vie.  

Je ne peux même pas affirmer qu'on a pris soin de notre couple. Ah non, on n'a pas pris soin de notre vie amoureuse du tout. Pas assez. Pas comme on aurait pu, pas comme on aurait dû. Et pourtant, on a pris soin de beaucoup de monde. On en a pris soin ensemble. Et tout ce temps-là, nous, parce qu'on était ensemble et qu'on prenait soin de notre monde, on était toujours amoureux.

Des fois, on se dit qu'on a pris des maudites chances. On ne sait même pas encore aujourd'hui comment on a pu passer à travers de certaines périodes sans se perdre. Parce que la vie n'est pas faite pour que l'amour dure. Etre en amour, c'est quasiment vivre à contre-courant. Mais on s'est fait confiance. Et on n'a jamais eu à le regretter. 

On se dit aussi qu'avec notre goût de liberté qui était si fort, c'était étonnant et audacieux qu'on prenne un engagement à vie fidèle et fiable qui ne nous a jamais restreints, ni l'un ni l'autre, dans tous les aspects de notre vie personnelle qui se conjuguait sans trop de difficulté avec notre vie ensemble. 

Mais sans avoir une vraie recette, je peux quand même nommer quelques ingrédients de base qu'on avait au départ : du respect, de la communication, de l'écoute, de la confiance, de la solidarité, de l'amitié, de l'humour, de l'admiration, de la générosité, qui sont un peu comme des composantes de l'amour. 

mardi 17 mai 2016

La vie de château


Après l'hiver qui nous a paru si long et ce printemps qui n'en finit plus de s'étirer paresseusement, on avait tellement hâte que toute la glace soit partie jusqu'au fond de la baie pour qu'on puisse enfin se rendre en bateau jusqu'au p'tit château. Je sais, ça fait prétentieux d'appeler ce campe « le p'tit château » mais il ne faut pas prendre cette appellation au premier degré. Il y a toute une histoire derrière cette expression trompeuse, je vous la raconterai peut-être un jour mais pour tout de suite, je vous y emmène passer la fin de semaine avec nous! 


Vendredi en début d'après-midi, il nous est apparu au détour du dernier méandre. 


La glace avait libéré le bras de la rivière mais ça ne faisait pas longtemps, on en voit encore les derniers vestiges. 


Une fois le bateau bien attaché au quai, on a toute la fin de semaine devant nous et malgré qu'on nous annonce toutes sortes de températures pas très agréables en cette saison, on ne voudrait pas être ailleurs qu'ici et maintenant. On va prendre des nouvelles de la forêt, de la faune et de la flore et puis, il y a tant à faire ici que la fin de semaine va être encore trop vite passée. 


Mais commençons par goûter le calme et la paix qui nous envahissent en ce vendredi 13 qui signifie la chance plus que jamais. 


Il y a mon Ti-Coq qui vient m'accueillir peu après mon arrivée, l'air de dire : « Bon ben te v'là, toi, c'est pas trop tôt! »


Même Crocodile Dundee n'en revient pas du comportement de ce tétras mâle. On sait bien qu'il est en pleine saison des amours mais il n'agit pas du tout de la même manière avec lui qu'avec moi. 


Il traite Crocodile Dundee comme un rival, il défend son territoire, il l'affronte, se montre arrogant et gonflé d'orgueil alors qu'avec moi, au contraire, il virevolte tout excité, il déploie tout son arsenal de charme. 


C'est ainsi qu'il vient se poser sur une branche près de moi pendant de longues minutes où il se laissera admirer et photographier tant que je veux. Et aussitôt que Crocodile Dundee s'approche, il s'envole plus loin, complètement furieux!!! Bon joueur et n'ayant pas peur de la compétition, Crocodile Dundee décide de nous laisser seuls, en tête à tête, pour aller voir comment « ses » petits castors avaient survécu ces deux dernières semaines. 


Crocodile Dundee était tellement content de les revoir, ses deux petits castors, qui ont survécu à l'hiver! C'est que l'automne dernier, il avait craint pour leur survie en voyant la trop petite quantité d'amas qu'ils avaient sauvegardée pour la froide saison. Tout au long de ce dur hiver, il leur plaçait des petites branches de trembles près de l'entrée de leur cabane et il l'a fait régulièrement. Chaque fois qu'il y retournait, la réserve était presque épuisée, ce qui était un bon signe. Il y avait de la vie là-dedans. Crédit photo : Gilles Rivest. 


C'est comme quand on se rend compte que les petits sont rendus autonomes et qu'ils vont se débrouiller sans nous! Quelle fierté! Crocodile Dundee a fait deux vidéos où l'on voit les deux petits castors pleins de vie et en bonne santé mais il a aussi pris des photos. Vous savez comment on est avec nos enfants, hein? On passe notre temps à les poser! Crédit photo : Gilles Rivest. 


On nous l'avait pourtant annoncé d'avance mais on s'en fichait un peu, on le croyait pas. C'était pourtant vrai : dimanche matin, on s'est réveillé avec un tapis de neige au sol... Crédit photo : Gilles Rivest

La vie de château 

Samedi a été pluvieux et gris. Qu'à cela ne tienne, ça nous arrangeait un peu. Crocodile Dundee avait tant à faire dehors malgré la pluie et moi, j'avais tout ce qu'il fallait pour me lancer à corps perdu dans le grand ménage du p'tit château : le baril d'eau de pluie plein à ras bord tout le temps, la chaleur douce et réconfortante du poêle à bois et des petites bûches en masse pour la faire bouillir, la radio de Ici Radio-Canada Première pour me sentir à la fois si proche et si loin du monde. J'étais la reine du p'tit château et Crocodile Dundee, le roi. 

C'est fou, les idées incongrues qui me sont venues à l'esprit quand je m'affairais à la tâche en écoutant les actualités de la fin de semaine à la radio. Pendant que tout le Québec avait l'air de considérer la liberté d'expression des humoristes comme la chose la plus importante au monde, on se mobilisait, on s'insurgeait, on se scandalisait, on faisait des gorges chaudes à propos de ce qui me semblait être des détails de régie interne qu'on transportait sur la place publique, moi, j'étais là à me demander comment il se faisait qu'on laissait depuis des années nos politiciens bousiller complètement notre système public de santé et de l'éducation sans réagir. Décidément, je ne comprends plus la société dans laquelle je vis. Quand je suis au p'tit château, c'est ce qui me frappe de plein fouet : comment en suis-je venue à ne plus me reconnaître dans les préoccupations de la population de ce Québec que j'aime tant? 

Faudra-t-il mettre en scène une téléréalité qui nous montre chaque semaine les cas les plus flamboyants, les plus révoltants, les plus pathétiques, pour que le monde se décide à s'intéresser, à réagir, à se mobiliser et à intervenir, face à des enjeux sociaux et politiques qui nous concernent tous? 

jeudi 28 avril 2016

LA POULE

J'écris par défaut. J'ai toujours dit que si je savais peindre, je n'écrirais pas. En fait, ce que je voudrais vraiment, si j'en avais les moyens, ce serait de faire des films qui racontent, qui expliquent, qui sensibilisent, qui démontrent et qui rallient. Je crois aussi qu'en partant du très particulier, on rejoint souvent l'universel. Quand je raconte un souvenir ou une anecdote, j'ai le pouvoir de la revivre de manière peut-être un peu plus sensible parce que revisitée avec mes paramètres d'aujourd'hui et en présence de personnes qui me sont chères. C'est ce que vous représentez pour moi, ceux qui me lisent et qui interviennent, des personnes très chères. Je ne vous le dis pas assez souvent! 


C'est l'image que j'ai de moi quand je vous écris un billet qui me replonge dans un événement du passé. Sur ce voilier où nous avons navigué pendant 5 jours et 4 nuits dans la baie Georgienne, c'était ma place préférée, à la proue, en silence, avec mes jumelles, pour voir au loin. Mes compagnons d'équipage, Crocodile Dundee, sa soeur Claudette et notre beau-frère Georges, avaient pris cette photo puisqu'elle était très représentative de ce séjour inoubliable qui était aussi une sorte de voyage intérieur où l'on se fait bercer de douceur, de vent du large et d'infini. 


L'histoire que je m'apprête à vous raconter se passe à peu près à cette époque, quelques années auparavant, pour être plus précise. Vous me reconnaissez? À la droite de mon père, jamais loin de notre fille et de Crocodile Dundee! 

LA POULE 

En faisant mes courses hier, je tombe sur une fille que j'aime beaucoup et que je n'ai pas vue depuis longtemps. On s'échange les dernières nouvelles et elle me demande si j'ai écouté l'émission La Poule aux oeufs d'or alors qu'elle y était participante. Quand je lui réponds que non, elle s'empresse de m'apprendre qu'elle y a gagné 27 500 $, soit 7 500 $ à la première étape et 20 000 $ de plus dans la deuxième.

- Bravo Annette, je suis contente pour toi!

Et c'est ainsi qu'elle a réveillé un beau vieux souvenir qui me remplit de bonheur chaque fois que j'y repense... 

Décembre 1997. Papa a son congé de l'hôpital et revient chez lui le 1er, juste à temps pour qu'on célèbre son 70e anniversaire de naissance le 2 décembre. Le mois de novembre a été une véritable épreuve pour lui et pour nous, sa famille, mais on tourne cette page douloureuse avec soulagement et enthousiasme pour ce nouveau départ. C'est qu'on lui avait diagnostiqué un cancer colorectal à l'automne et il devait subir une opération début novembre, la colostomie. Avec une attitude toujours positive, Papa nous donnait une leçon de vie et de courage que nous n'oublierons jamais. Mais voilà que des complications post-opératoires surviennent, s'aggravent et qu'on passe proche de le perdre, lui si fort, si vivant, lui qui aime tant la vie. Tout le reste du mois de novembre y passe, on l'accompagne de notre présence et on sent qu'on a gagné le gros lot quand on retrouve notre Léo comme avant, « notre petit Léo de course » comme mon frère l'appelle, juste à temps pour fêter son anniversaire. 

Ses amis le fêtent aussi. Il n'y a rien de trop beau pour notre Léo! Dans une carte de fête remplie d'amitié et de bons voeux, un couple d'amis lui offre des billets de loterie. Il y avait 5 billets de La Poule aux oeufs d'or. Papa relit ses cartes plusieurs fois avec son grand sourire attendri et met les billets dans son portefeuille puisque le tirage aura lieu seulement le mercredi suivant. Et puis, il oublie ça, si peu habitué aux billets de loterie qu'il n'achète jamais. 

Le jeudi soir suivant, mes parents viennent veiller chez nous. Je demande à Papa s'il a écouté l'émission de la veille, s'il a gagné quelque chose au tirage. Tout à coup, il y pense et sort ses billets de son portefeuille. 

Petite parenthèse : Papa, quand il me présentait à quelqu'un, s'amusait à dire : « Je te présente Francine, c'est mon homme de confiance! ». Il savait que ça me faisait rire et qu'il y avait beaucoup de complicités en dessous de ça. 

Donc, ce soir-là, Papa me dit : « Tiens, mon homme de confiance, peux-tu me vérifier ça avant que je les jette? » Alors, je prends les billets et je téléphone à Michel, un ami, aussi propriétaire du dépanneur pas loin de chez nous où je suis cliente au quotidien. Michel est surpris de ma question, il sait que je n'achète jamais de billets de loterie, il a tellement essayé de m'en vendre. Comme c'est tranquille dans le dépanneur, je lui donne les numéros que j'ai sur les billets. Il y a un silence au bout de la ligne et soudain, il me lance : « Francine, tu gagnes 25 000 $ ». Je lui réponds que c'est pas moi, c'est mon père mais Michel est tellement énervé qu'il ne m'entend pas et des clients arrivent à sa caisse en même temps, j'en profite pour lui dire au revoir et merci, que je lui en reparlerai le lendemain. 

Mon père ne le croit pas et moi non plus. Je lui dis que Michel est du genre à me jouer un tour, juste parce que je n'achète jamais de billets de loterie. Alors, on décide d'aller ensemble au dépanneur de Madame Dubois, juste un peu plus loin. Cette dame connaît bien toute notre famille et elle n'est pas du genre à jouer des tours. 

Isabelle est en pyjama, prête à aller se coucher, il y de l'école le lendemain. On saute tous dans la vannette à Papa et on va au dépanneur de Madame Dubois. Papa conduit la voiture, il ne veut pas les billets, il me les laisse, on dirait qu'il ne veut pas toucher à ça du tout. Madame Dubois prend le billet en question, les 4 autres n'ont plus d'importance, elle le place dans la machine valideuse et on entend la petite musique qui signifie que ce billet est gagnant. Madame Dubois s'écrie : « Bon ben mon cher Léo, tu gagnes 25 000 $ ». Alors, c'était donc vrai! 

Party instantané dans le dépanneur, les rires fusent, les commentaires aussi, on parle tous en même temps. Là,. on est énervés pour vrai. On réalise que la petite est en pyjama avec ses grosses bottes, le manteau tout ouvert, pas de tuques, pas de mitaines, que nous étions aussi partis en catastrophe mais qu'on n'a pas le goût du tout de s'en retourner chez nous ni chez eux.  C'est là que Papa nous invite tous au St-Hubert pour aller fêter ça.

Le restaurant est très tranquille à cette heure-là, et même si l'on n'a pas faim, Papa insiste pour qu'on  commande tout ce qu'on veut. On finit par commander quelque chose à grignoter, des verres de vin et un jus pour la petite, qui est toujours en pyjama! On décompresse à mesure qu'on digère la belle nouvelle. Mes parents font le projet de partir le lendemain pour Montréal pour aller chercher leur prix. On discute des détails logistiques et mes parents font des projets de voyage et des rêves de toutes sortes.

Au moment de payer la facture pour quitter le restaurant et aller coucher la petite parce qu'il est déjà tard, Papa s'aperçoit que s'il se pensait riche quand il nous a invités, il n'avait pas assez d'argent sur lui et pas non plus sa carte de crédit. Pas grave, j'ai la mienne!  Et je suis habituée d'être son homme de confiance...

Mes parents sont partis effectivement le lendemain matin pour Montréal où ils ont été reçus comme il se doit par les gens de Loto-Québec. Ils sont revenus à la maison quelques jours plus tard après avoir encaissé le chèque et vu quelques amis montréalais en passant. Papa prenait du mieux et retrouvait ses forces chaque jour davantage.

Le mois de décembre a passé beaucoup plus vite que le mois précédent qu'on avait trouvé si difficile et interminable. Tout ce qu'on a vu, on était rendus à Noël. Sous le sapin, cette année-là, il y avait une boîte pour chacun des enfants chez nous et nous sommes trois. Les trois boîtes étaient du même format et pesaient le même poids. Mes parents tenaient à ce qu'on les développe tous en même temps.

Deuxième petite parenthèse : Ma mère a toujours dit qu'avec une grosse can de tomates, on ne manquerait jamais de rien puisque ça pourrait toujours nous servir pour faire plusieurs recettes. Ma mère met des tomates dans tout, avec le poisson, avec la viande, avec le fromage, même un petit reste de macaroni devient un repas à condition d'y ajouter des tomates. Ma mère n'a jamais manqué de tomates en boîte et je pense qu'elle nous a inculqué ça.

Dans nos cadeaux de Noël cette année-là, on avait chacun une grosse boîte de tomates entières... avec un chèque de 1 000 $. Mes parents ont échangé leur gros motorisé pour un plus compact et plus moderne avec lequel ils sont partis faire un grand voyage en Alaska pour redescendre ensuite toute la côte ouest du Canada et des États-Unis, bifurquant vers le Nouveau-Mexique et la Louisiane où ils avaient des amis (entre autres les parents de Zachary Richard) et ils ont fini l'hiver  en Floride! 


dimanche 10 avril 2016

Elle avait semé le doute

Ce matin, en prenant ma marche quotidienne, je laissais vagabonder mon esprit comme à mon habitude lorsque mes pas réguliers et bien rythmés m'ont ramenée à un souvenir d'enfance que j'avais enfoui très loin pour être certaine de l'oublier. Vous savez ce qu'on dit? « Ce qu'on fuit nous poursuit et ce qu'on efface nous pourchasse ». À mon retour à la maison, j'ai eu le goût d'aller fouiller dans les vieilles photos de mon enfance pour effacer ce doute à tout jamais. J'ai pour mon dire qu'à 58 ans, il est grand temps que je fasse le ménage là-dedans. 


J'avais 8 ans. On habitait au 4, rue Rupert, à Matagami, dans une roulotte de la mine. Papa travaillait à la Orchan Mines mais il avait aussi plusieurs autres occupations pour arrondir les fins de mois. Maman ne travaillait pas à l'extérieur dans ce temps-là, elle en avait plein les bras avec nous trois : mon petit frère Yves avait 3 ans et le petit dernier de la famille, Jocelyn, avait un an, on le voit lui aussi sur cette photo. 


Ici, j'avais 9 ans, Yves et Jocelyn respectivement 4 et 2 ans. On habitait toujours dans une roulotte de la mine... entourée par d'autres roulottes de mines. 


J'avais 10 ans, Yves 5, Jocelyn 3. On était en vacances au lac Nipissing, près de North Bay en Ontario. Ce furent les plus belles vacances de notre vie pour nous les enfants et probablement aussi pour nos parents. Pour Yves et Joce comme pour moi, cette photo déclenche des fous rires à chaque fois qu'on la voit, il y a tant d'histoires vécues qui sont rattachées à ces vacances! 

Elle avait semé le doute

J'ai beau regarder mes jambes sur chacune de ces photos, je n'y vois rien qui cloche. Et pourtant, en revenant de ma marche cet avant-midi, j'ai eu comme besoin de vérifier! Je vous raconte... 

Je l'ai déjà dit souvent, dans la petite ville minière de Matagami que j'ai vue naître et grandir, nous étions des pionniers. C'était dans le temps qu'on ouvrait des villages au lieu d'en fermer et cela a été très formateur pour les enfants que nous étions. Nous avons toujours cru que tout était possible au Nord, qu'il suffisait de se retrousser les manches et de travailler ensemble dans la même direction pour faire arriver les choses et ce, à tout point de vue. 

À Matagami, la ville était en pleine effervescence, les trois mines employaient tous nos pères, le parc de roulottes s'agrandissait à vue d'oeil, on ajoutait des rues à mesure, les maisons se construisaient autour de l'école, les commerces s'installaient à la Place du Commerce, les services se multipliaient, les institutions s'organisaient, l'économie roulait sur l'or et dans ce contexte, Papa n'avait pas de misère à se trouver de l'ouvrage et il était très vaillant. En plus de travailler à la mine, il vendait des voitures usagées et des habits sur mesure. 

Moi, j'avais 7-8-9 ans et plein d'amis qui venaient de partout. Personne n'était né à Matagami, la ville n'existait pas avant nous, on venait tous d'ailleurs. J'avais beaucoup de cousins et cousines aussi, on nous appelait les Madelinots, on était faciles à reconnaître avec notre accent et nos expressions colorées! J'ai eu une enfance extraordinaire à faire des campes dans le bois, s'inventer des jeux, aller à la pêche sur la rivière Bell et organiser nos loisirs. C'est ainsi que j'ai fait partie du corps de majorettes Les Rubis de Matagami!

La bonne femme Kramer était l'organisatrice et la responsable des Rubis de Matagami. Elle n'était pas commode, la bonne femme, on aurait dit qu'elle se prenait pour une générale d'armée, elle avait un ton autoritaire, presque militaire et elle criait fort pour tout et pour rien. Mes cousines et mes amies étaient dans les majorettes et je voulais moi aussi avoir comme les autres ma petite jupette blanche, mes bottes blanches avec le gros pompon rouge, le corsage rouge, le chapeau haut de forme blanc avec le pompon rouge et surtout, le bâton de majorettes que j'allais faire virevolter dans les airs lors des parades.  J'étais donc fière quand j'ai eu mon uniforme de majorettes!

J'allais à toutes les pratiques et toutes les parades, je n'en manquais pas une, j'aimais trop ça. J'étais rendue bonne pour faire toutes sortes de mouvements avec mon bâton argenté. J'aspirais un jour être promue pour jouer des cymbales, du tambour ou de la lyre, comme les grandes filles qui fermaient la parade. Moi, c'était la musique que j'aimais le plus mais j'étais trop petite encore alors je gardais mon rang, je suivais le rythme et je faisais partie fièrement de notre corps de majorettes. La bonne femme Kramer nous avait promis que si on continuait d'être bonnes de même, on irait peut-être au pageant à Rouyn (une grosse ville!...) l'été suivant. 

Papa avait vendu une auto usagée à la bonne femme Kramer au cours de l'hiver. Peu de temps après, elle a eu du trouble avec son auto et pourtant, Papa s'était assuré que la voiture était en excellente condition avant de la lui vendre. Même qu'il avait payé une partie de la facture lorsqu'elle l'avait fait réparer chez le mécanicien de son choix. C'est à partir de ce moment-là que la bonne femme s'est mise à crier de plus en plus souvent après moi. Elle me faisait peur avec sa voix de générale d'armée. J'aimais moins ça qu'avant aller à mes pratiques de majorettes. 

Un bon samedi matin, devant tout le corps de majorettes, elle m'appelle pour aller en avant et elle m'annonce que je ne pourrai plus faire partie des Rubis de Matagami parce que j'ai une jambe plus courte que l'autre... Elle m'indique le vestiaire où je dois aller tout de suite enlever mon costume et m'en retourner chez nous. 

J'ai tellement braillé quand je me suis retrouvée toute seule dans le vestiaire. Je n'avais jamais vu que j'avais une jambe plus courte que l'autre. Mes parents non plus. Mais peut-être que tous ceux qui m'aimaient ne voulaient pas me le dire pour ne pas me faire de peine? J'ai enlevé ma petite jupette, mes bottes blanches, j'ai marché d'un pas de majorettes dans le vestiaire, pieds nus, en bobettes, cherchant à savoir laquelle de mes deux jambes était plus courte que l'autre. Je ne voyais vraiment pas. Je ne comprenais pas. 

Une fois à la maison, j'ai annoncé ça à mes parents, qu'ils avaient une fille handicapée, avec une jambe plus courte que l'autre. La bonne femme Kramer m'avait jeté dehors des majorettes à cause de ça. J'avais de la peine de ne plus pouvoir être avec mes amies et mes cousines, on avait tant de plaisir ensemble. Je voyais s'envoler tous mes espoirs de jouer de la lyre un jour, d'aller au pageant à Rouyn avec tout le groupe... 

Les jours suivants, à chaque fois qu'il y avait du monde chez nous, Maman me faisait déambuler tout le long du salon et de la cuisine et du corridor (une roulotte, c'est fait en long!...) en leur demandant leur avis : « Trouvez-vous qu'elle a une jambe plus courte que l'autre, vous autres? », ce à quoi ils répondaient tous non. Et moi, à chaque fois, j'avais le goût de brailler. Une fois que Papa était là lorsqu'elle m'a fait déambuler dans la roulotte avec sa question qui tue, il a vu que j'avais peine à retenir mes larmes alors il a dit : « Elle n'a pas une jambe plus courte que l'autre, c'est la bonne femme Kramer qui est folle raide! » 

Je ne me souviens plus si les filles sont allées au pageant à Rouyn ou si mes cousines et mes amies sont restées bien longtemps dans les majorettes mais je me souviens que j'ai longtemps cru que j'avais une jambe plus courte que l'autre et que la bonne femme avait semé le doute dans mon esprit et celui de ma mère. Ce que je sais aujourd'hui, par exemple, c'est que quand t'es enfant et que t'es victime d'une injustice au point d'en être rejetée du groupe, ça sème le doute pour longtemps dans ton esprit.
 
Au fond, ce n'est pas grave et il n'y a pas de grand drame humain dans cette histoire et je n'en suis pas restée traumatisée tant que ça mais n'empêche, ce matin encore, 50 ans plus tard, en marchant au soleil d'un pas léger, dynamique, rythmé et entraînant, ce souvenir m'est revenu et j'ai eu besoin d'aller vérifier dans mes photos d'enfance si j'avais à cette époque comme aujourd'hui les deux jambes bien égales!